Interview d'Aidan Hughes (Brute!) réalisé par le magazine Versus n°3 (Juin 2005) :
Agents anti-émeute, putes, criminels, soldats, voici les héros des oeuvres d'Aidan Hughes, graphiste
anglais plus connu sous le nom de Brute!, un patronyme fulgurant qui sied à merveille à cet arstiste
controversé, un homme en colère avant tout qui s'inspire autant des comics de Jack Kirby que du style
graphique des affiches de propagandes communiste. Son style dynamique, puissant et violant est bien
connu des fans du groupe metal industriel allemand KMFDM puisque Hughes signe en effet les covert-arts
de la bande à Sascha Konietzko depuis ses débuts. Rencontre avec un artiste aussi noir et caustique que
son coup de crayon.
Versus : Aidan, peux-tu te présenter ?
Aidan : Je suis né à merseyside dans le nord de l'Angleterre. Mon père était peintre et musicien, la
maison a donc toujours été pleine de livres et de musique. J'ai suivi un cursus scolaire normal,
m'arrachant dès que possible à l'ennui que provoque les études en vivant dans mon propre monde peuplé
de vickins, d'Hell's Angel et de super héros. J'ai commencé le dessin dans le but de fuir un peu la
réalité (j'évitais les gamins de mon âge). Puis j'ai commencé à gagner des prix pour mon travail dès
l'âge de 5 ans
Tu mentionnes les super héros, on te sait grand admirateur de Jack Kirby...
J'ai toujours suivi les aventures de certains héros comme Thor, Captain America et les Fantastic Four.
Je me suis rendu compte que Kirby était le lien qui les unissait. Je n'étais pas tant fan de comics
que fan de Kirby. J'adorais son style très cinématographique, son utilisation très dynamique des angles
et des perspectives. Avant lui, les comics avaient plus l'apparence des strips revendicatifs que l'on
trouvait dans les journaux : très linéaires, souvent avec des angles et un décor identique de vignette.
Je me suis aussi intéressé au travail de Steve Ditko (Spider Man, Doctor Strange) pour ses éclairages
typés "films noir". Jim Steranko (Nick Fury, Agent of Shield) est aussi un génie! Mais pour ce quie est
de l'influence de Kirby sur mon travail, je dirais que c'est avec lui que j'ai appris les bases.
Une autre influence flagrante : le style graphique des affiches de propagande communiste.
Au début des années 80, la coalition d'artistes que nous avions créée a commencé à faire de la propagande
pour le parti travailliste des mineurs et autres jeunes socialistes et j'ai commencé à considérer
l'esthétique de la propagande et de l'agitation bolchevique comme un moyen de faire passer notre message.
l'emploi provoquant des couleurs dont faisaient preuve les Constructivistes, leur dynamisme, leur
simplicité et leur utilisation des contours m'ont ouvert une voie nouvelle.
A ton avis quels sont les points communs entre ces deux influences qu'ont été pour toi le travail de
Jack Kirby et cette estéthique propagandiste ?
Avant de découvrir les Constructivistes russes, je suis tombé sous le charme des premières oeuvres des
Futuristes italiens (Dynamo Futurista). Mon travail de l'époque était très détaillé, je travaillais
avec des crayons fins sur des travaux très long à compléter. Puis alors que je vivais à Amsterdam,
j'ai découvert un magasin d'art asiatique qui vendait des crayons tendres, destinés à la calligraphie
chinoise et japonaise. A l'époque, je travaillais sur un livre de poésie propagandiste intitulé The
Claim. Je devais l'illustrer de scènes ordinaires traitées dans un style gothique cauchemardesque.
Au même moment, je devais découvrir l'artiste belge Frans Masereel dont les gravures sur bois noires
et blanches arborent aussi bien des amants torturés que des gratte-ciels carrelés : ce fut une
révélation pour moi. Par la suite, j'ai délibérément crée le style Brute! en mélangeant l'estéthique
propagandiste constructive, celle de Masereel et celles des couvertures des comics bien américains.
Il manquait quelque chose à chacun des ces éléments, mais réunis ils créaient un regard unique et
moderne qui associait le figuratif, le classique et l'union des opposés.
On sent aussi l'influence des pulps des années 30 et 40...
L'un des mes souvenirs est le jour où j'ai fouillé la garde-robe de mon père, pour tomber sur ce
genre de revues, dissimulées en son fond. L'une d'entre elles était un exemplaire d'un roman
d'Erskine Caldwell : God's Little Acre, dont la couverture montrait ce type aux muscles
saillant sous un tee-shurt rouge en train de molester cette petite paysanne à la robe courte tandis
qu'un abruti les regarde au deuxième plan. la débauche qui transpirait de cette image était
incroyable et je suppose que le fait qu'elle fut dissimulée dans les affaires de mon père m'a
vraiment affecté. Plus tard, quand je suis retombé sur ces publications, elles devaient jouer un
rôle important dans l'apprentisage du placement des personnages, ceci dans des positions au
potentiel narratif fort. J'admire l'organisation de ces couvertures comme j'admire la façons dont
les publicitaires créatifs arrive à capter votre attention sur le produit rapidement, car ils ne
disposent que de quelques secondes pour ça. A ce sujet, laisse moi faire une petite digression :
les bons artistes travaillent seuls, pour se soustraire à toute influence lorsqu'ils créent. Ils
développent leur art dans l'intimité pour communier avec une muse intérieure ou que sais-je. D'un
Autre côté les créateurs publicitaires travaillent bien plus efficacement en équipe et affinent
leur technique en s'inspirant du monde qui les entoure. Les bons artistes exposent leurs oeuvres
dans un environnement silencieux, avec beaucoup de blancs, de façon à ce que le public puisse
communier avec leurs oeuvres dans un cercle similaire à celui dans lequel elles ont été créées.
Le travail des créateurs publicitaires est regardé par des individus qui roulent à 100 km/h sur
l'autoroute ou qui feuillettent rapidement les pages des magazines. Je me considère plus proche
des designers, des architectes et des créateurs publicitaires que des artistes ou des poètes. Mais
pour en revenir aux Pulps, oui ces histoires de délinquants juvéniles, de vilaines filles, de bikers
et de détectives m'ont beaucoup marqué à l'époque où je dessinais le pulp Brute!
Dis m'en plus sur la série de peinture "War Art". Considères-tu ton art comme politique ?
Je regardais la catastophe du World Trade à la télévision et c'est d'abord la dimension apocalyptique
de l'évènement qui m'a laissé songeur, ceci bien avant toute réaction politique. En premier lieu, avec
la série "War Art", je voulais saluer le travail des équipes d'urgence, leur courage dans ces moments
cauchemardesques. Deuxièmement je voulais attirer l'attention sur le ridicule d'une nation qui brandit
l'étendard de la liberté avant de le déchirer bien vite lorsqu'il ne se révèle pas de la bonne couleur.
Comment les Etats-Unis ont-ils pu se rendre dans des endroits comme l'Afghanistan pour débusquer des
camps de formation des terroristes alors qu'ils légitiment l'IRA ? J'ai donc conçu l'affiche Liberty
comme une pichenette ironique à l'intention des Etats-Unis, une façon de leur dire "de toute façon
les gars, vous défendez que votre version de la liberté".
Il y a toujours une forme de violence dans ton travail (des policiers en action, des guerres, des
émeutes), comment l'explique-tu ?
On m'a posé cette question lors d'une fête l'autre soir et j'ai répondu : "Je suis une personne
terriblement en colère qui a besoin d'évacuer son énergie négative à travers l'art" ou une connerie
dans le genre. Mais c'est vrai : je suis une personne en colère! Adolescent, j'ai grandi à Merseyside,
j'atais dans des gagns, je commetais des actes de vandalisme en ville et j'étais souvent impliqué dans
des bagarres. A l'école mon cahier de dessins était noirci d'accidents de voitures, de robots en train
de se détruire mutuellement, je jeunes filles sexy torturées. je traînais avec des skinheads, j'ai pris
part à deux émeutes, j'ai vu des gars se faire matraquer à coup de barres de fer et se faire poignarder
à coup d'armes construites durant les heures de cours. Puis, vers quinze ans, j'ai réalisé que je
n'arriverais jamais à sortir avec de belles filles si j'avais en permanence un oeil au beurre noir ou
les lèvres boursouflées. j'ai quitté les gangs. Mais la violence m'a poursuivi encore quelques années :
j'ai été menacé avec des flingues, on m'a éclaté mes lunettes sur le nez, des gansters ont menacés ma
famille et toutes ces merdes appartiennent au passé. Mais je peux encore libérer ma haine au travers
de mon travail, notamment avec celui que je réalise pour KMFDM. Mais il y a également beaucoup d'humour
dans certaines de mes peintures qui illustrent les joies d'être jeune et en vie. Heureusement les gens
perçoivent mon travail comme une affirmation de l'esprit humain, dans toutes ses permutations.
Le rouge, le noir et le blanc sont les couleurs que tu utilisent le plus. penses-tu qu'elles sont
les plus adaptées à des oeuvres que tu veux dynamiques et violentes ?
Un artiste ou un designer les utilise quand il veut donner de l'importance à une partie précice de son
travail, que ce soit un logo ou un entête. Mais elles ont bien évidemment des connotations. Les nazis
utilisaient le rouge pour symboliser le sang des martyrs du peuple. Je l'utilise parce qu'il me rappelle
la Guinezz et les Bloody Maries. Je travaillais dans une vieille bâtise à l'époque, les temps étaient
difficiles. Nous remplacions une moquette. Pleins de papiers, de journaux jonchaient le sol. Mon regard
a été attiré par quelque chose de rouge, blanc et noir. C'était un vieux journal qui datait de la guerre.
La couverture était une caricature de Mussolini saluant le peuple. En haut, le titre du journal :
"The Leader", en police bold, cerclé de rouge. Il y avait là quelque chose de sauvage qui m'a saisi!
Deux mois plus tard, je me suis inspiré de cette couverture pour notre nouveau projet. il sagissait de
la série de pulp Brute!
Ici tu es surtout connu pour ton travail avec KMFDM. Quand et comment as-tu rencontré Sascha Konietzko ?
Je venais juste de terminer le second numéro de Brute! et je cherchais du travail. J'étais devenu
ami avec un mec qui venait de monter son label et qui m'a demandé un coup de main. Je devais lui faire des
logos, etc. Au final j'ai réalisé un ou deux pochettes d'albums de groupes signés sur le label, dont celle
de KMFDM. Je n'avais pas de chaîne, je ne savais pas à quoi ressemblait la musique du groupe et je n'ai
connu Sascha que deux ou trois illustrations plus tard. Il voulait me rencontrer. Nous nous sommes donc
donnés rendez-vous à Londres. C'était en 1986 ou 1987 je crois. Puis nous avons travaillé ensemble sur le
clip d'animation pour leur titre "Drug Against War" à Chicago en 1989 puis sur celui de "Son of a Gun" alors
que je vivais à Seattle où nous étions voisins! C'est un mec cool, créatif et intense, mais il devrait arrêter
de se fringuer comme un punk! Il doit avoir la quarantaine bien passée maintenant...
Es-tu fan de musique industrielle ?
Non.
Est-ce que la musique ou la littérature t'inspirent ?
Non. Qui a le temps de nos jours de se poser et d'écouter un album ou ne serait-ce qu'une chanson en entier ?
Je n'ai pas d'Ipod, c'est un coup à te faire attaquer par des pseudo-ninjas dans le métro. La musique est
rétrograde. nous n'avons pas besoin de plus de musique, mais au contraire de moins de musique. Nous devrions
tous être malades d'entendre ces simpiternelles même notes ressassées et ressassées encore. J'ai fait de la
musique expérimentale en 1979, puis j'ai vendu tous mes albums et je n'ai pas acheté ou téléchargé une seule
note de musique depuis. Je connais au moins 17 000 groupes à guitares qui devraient être exécutés et 43 000
rappeurs qui devraient être gazés pour manque d'originalité. Même les trucs que j'aimais servent maintenant
de bande sons à des pubs pour des tampons hygiéniques ou du gel coiffant... Je m'inspire par contre le cinéma,
asiatique en particulier. J'aime leur respect des traditions, la spiritualité, la violence et la pureté, la
façon couillue qu'ils ont de réaliser leurs films. j'aime Ichi th Killer, Zatoichi, Oldboy, Versus et
les mangas. Voilà les gars qui font des trucs qui te bottent le cul. Tout le contraire de ces abrutis aux
cheveux longs qui chialent avec leurs chansons acoustiques aux arrangements mièvres.
Quels sont tes projets ?
Je travaille sur deux artworks pour KMFDM et j'ai quelques idées de peinture murale, qui avanceront dès que
nous aurons trouvé du budget. Puis je travaille en permanence sur des logos, des designs de T-shirt, des
tatouages etc...