Interview de SASCHA réalisée par OBSKURE en Octobre 2003 :
On eût pu croire KMFDM mort, à un moment donné. L’avant dernier album, ainsi
que le petit dernier « WWIII » (pour « World War III ») nous confirment qu’il
n’en est rien. Sur son ultime enregistrement et malgré le départ de Tim Skold
(parti rejoindre M. Manson), KMFDM a repoussé les limites du genre Metal Industriel
et offre un disque empli de mélodies entêtantes et de discours alliant rage et dégoût
de l’autoritarisme. Interview avec Sascha, le fil conducteur de KMFDM depuis le départ.
Obskure : « WWIII » a été un véritable choc à l’écoute. Cet album a concrétisé
certaines de vos pensées politiques. Quelles sont vos visions du futur ? Espérez
vous ou non quelque chose ?
Sascha : Je n’espère pas grand-chose pour l’avenir. C’est intéressant de voir ce
que le genre humain est capable de se faire subir à lui-même, et j’éprouve une
certaine fascination dans la perception de la décadence de l’Humanité. Je ne pense pas
qu’il y ait beaucoup de bonté dans l’humain.
Obskure : Dans chacune de vos déclarations, il y a l’agression contre le « pouvoir » en général. Comment avez-vous construit
ce rapport négatif à la notion de « pouvoir » ?
Sascha : Je crois que j’ai vraiment un problème avec ça (rires). J’aime poser les questions, ne pas tenir les choses pour acquises. Ne suivons pas la Hype.
Obskure : Cette pensée gouverne votre vie depuis le départ ?
Sascha : Non, elle a découlé de mon éducation, de mon évolution. Mais… parlons de réalité, de musique.
Obskure : Le morceau « Jihad » aborde le thème du religieux et de ses prolongements intégristes. Quel est le regard que vous portez sur ce phénomène ?
Sascha : Ce à quoi nous sommes en train d’assister est une croisade. Je le pense depuis l’attaque du 11 septembre. Il s’agit du combat entre deux intégrismes qui sont si obsédés qu’ils en deviennent stupides, et aveugles. Tout ce que je vois dans cette histoire, c’est l’absence de concertation possible, l’absence de compromis qui en découlerait.
Obskure : Cet attentat du 11 septembre a-t-il modifié votre appréhension des croyances humaines ?
Sascha : Voir ces avions s’écraser dans les tours est certainement l’expérience la plus étrange qui soit arrivée dans ma vie. J’ai su à ce moment là que le Monde était rentré dans un nouveau cycle, qu’il allait changer pour toujours. Les visions de stabilité et de paix ont éclaté à ce moment là. Tout le monde vit désormais dans la peur, car on vit dans le prisme de cet évènement. C’était simplement quelque chose d’incroyable pour n’importe qui vivant aux Etats-Unis.
Obskure : Vous avez une sensibilité très Européenne. Ici en Europe, nous projetons souvent une « image » de l’Amérique. Comment voyez vous ce continent, vous qui y vivez ?
Sascha : Plusieurs d’entre nous vivent aux USA depuis plusieurs années. Avec nos yeux d’Européens, au départ, nous voyions ce pays comme celui de la Liberté, où vous pouvez vous exprimer comme vous le souhaitez, être aussi expressif que vous le souhaitez, explorer votre folie aussi… En réalité, l’Amérique est quelque chose de très divisé, d’extrêmement diversifié. On ne peut pas considérer l’Amérique que par ses mauvais côtés, ce que font la France et l’Allemagne. Ces deux pays étaient bons à vivre dans le milieu des années 90, j’aimais m’y trouver. Aujourd’hui, je suis en Amérique, la situation s’y durcit, un peu comme en Allemagne en 1932. Quelque chose est sur le point d’arriver. Quelque chose de mauvais.
Obskure : Vous vivez à Seattle. Y’a –t-il une culture politique locale aux Etats-Unis ? Le fait que vous viviez ici a-t-il eu une influence sur la manière dont vous appréciez les agissements du gouvernement américain ?
Sascha : Je ne sais pas vraiment s’il y a des particularismes de pensées qui découlent de la vie à Seattle. Mais simplement, c’est intéressant d’être ici et d’apprécier ce qui se passe. Seattle est une des terres les plus libérales du pays. Peut-être cela joue-t-il sur ma relation à l’information. Je me pose sans cesse la question : que me donne-t-on à voir ? Pour que je pense quoi ? Si je veux de l’information, j’achète « Le Monde » ou « Der Spiegel », des journaux européens.
Obskure : Dans les années 90, l’Europe a projeté beaucoup sur ce qu’on appela alors la « scène de Seattle ». Ce fait culturel selon vous, a-t-il existé, existe-t-il encore, et comment le voyez vous ?
Sascha : Elle n’existe plus comme elle a existé il y a dix ans de cela. Je pense que Seattle elle-même a été surprise par la façon dont le Grunge s’est érigé en phénomène de société pour plusieurs années. Non, vraiment, tout cela s’est un peu perdu, tout est redevenu assez calme, et il reste quelques groupes Dark, Electro, EBM… Je n’ai moi-même pas beaucoup de rapports avec cette scène, je ne m’y sens pas assimilé. Je travaille beaucoup sur KMFDM, et cela passe avant l’appartenance à telle ou telle mouvance locale.
Obskure : Comment êtes vous personnellement venu à la pratique de la musique ?
Sascha : Depuis toujours, j’aime la musique et dès mon adolescence, j’ai voulu explorer cela, me retrouver dans un
groupe. Mes premiers flashs se sont nommés T-Rex et David Bowie. J’ai commencé à jouer dans des groupes, rien de bien prometteur… Quand le Punk est arrivé, avec les Sex Pistols, j’ai réalisé : on n’a pas à être spécial pour être spécial. Pas besoin de naître pour être superstar, il faut naître Punk star (rires). J’ai commencé par la pratique du synthétiseur. Puis à onze ans, j’ai commencé la pratique de la basse. J’ai ensuite abordé la batterie, la guitare. Aujourd’hui, je ne dirais pas que je joue de la musique. Je sais tirer des sons de plusieurs instruments. Je ne peux pas m’installer derrière un piano et « jouer » de jolies choses. Mais il y a à la base le désir de concrétiser des formes musicales, de canaliser l’énergie sur scène pour rendre cela possible. Le but de KMFDM, de ce point de vue, est de toujours se dépasser. D’où la symbiose toute particulière qui existe entre le groupe et son audience. D’évidence, le groupe représente quelque chose de fort pour les jeunes gens qui viennent nous voir.
Obskure : Comment décririez vous l’état dans lequel vous vous trouvez sur scène ? Cette… « Transe » ?
Sascha : C’est être dans cet état, la transe. Il n’y a plus vraiment de place pour la conscience des choses, il s’agit de s’accomplir. Vous lancez quelque chose, qui vous revient, c’est une sorte de catharsis. Toutes les possibilités qui sont en vous coulent dans l’agression sonore.
Obskure : L’introduction au banjo pour le nouvel album traduit-elle une relation particulière que vous avec à la musique américaine ?
Sascha : Cette introduction acoustique (avant le grand « boom ») s’est faite naturellement. Nous en avions besoin pour ce disque. Nous voulions créer un environnement sonore, quelque chose comme du son pour un film, quelque chose qui fasse visualiser un scénario et qui d’un seul coup, plonge dans le noir. Voici l’acoustique, et tout de suite, la machine tueuse. C’est la mise à mort (rires).
Obskure : Vous dites souvent que le son vient d’Andy, Joolz et vous-même, pour ce disque…
Sascha : Avec Lucia, nous avons travaillé pendant deux semaines, durant lesquelles on a enregistré des voix avec eux. Pour cet album, le modus operandi a été différent de celui que nous avions d’habitude. Après la dernière tournée d’été, nous savions que nous allions faire un disque mais nous n’avions pas de ligne directrice. La page était vierge. Nous avons commencé par faire des enregistrements de batterie, de basse, de guitare… nous travaillions comme sur une production rock classique. C’était très intéressant, très opposé à ce qu’on fait d’habitude… en général, nous passons par l’électronique en premier, ça prend beaucoup de temps pour mettre les choses en place. Là, il s’agissait de faire du bruit, dans une optique live, et de s’amuser. Mark (Pig) aurait même dû être là, mais il avait du travail à réaliser sur Pig. Bref. Nous avons enregistré chaque instrument en prise « live » sur un système informatique. C’était la première fois qu’on travaillait à quatre en direct. D’habitude, j’étais à l’origine de choses, je composais, produisais, je mettais tout en place. Nous n’avons jamais travaillé à ce point « en groupe ». C’était une expérimentation pour nous, et je pense que ça a bien fonctionné.
Obskure : Vous en parlez comme d’une épreuve plus « spontanée » que d’habitude…
Sascha : Oui, tout à fait. Joolz devait venir à Seattle, nous n’avions pas de matériel. J’ai dit : « Venez, on y va, on verra bien ce qui se passe… ».
Obskure : Comment le travail vocal s’est-il partagé entre les intervenants ?
Sascha : Chaque personne ayant écrit des textes les chante sur l’album. C’est moins automatique pour les chœurs. Sur chaque morceau, à la base, nous avions une idée de quelle voix devait intervenir…
Obskure : Le line-up du groupe a changé ces derniers mois (Tim Skold est parti chez Manson, Bill Riflien est en congés). Comment décririez vous l’identité survivante du groupe aujourd’hui ?
Sascha : Tu sais, le line-up change à chaque disque. Quand on se penche sur le parcours de KMFDM, on se rend compte qu’il ne s’agit jamais du même groupe. Sur le prochain album, les choses pourraient de nouveau bouger. Joolz et Andy devraient rester dans le line up live de KMFDM, mais nous pourrions aussi avoir des invités sur scène. Je pense que la continuité dans KMFDM est incarnée par ma présence. C’est vrai depuis vingt ans. En même temps, le fait qu’il y ait en permanence du sang frais dans le groupe est peut-être ce qui fait qu’il s’est sans cesse renouvelé, et que nous sommes toujours là.
Obskure : Diriez vous que le groupe exprime vos propres visions ?
Sascha : Il n’a pas à le faire. Ce sont les individus qui travaillent sur KMFDM qui apportent leurs propres visions. Il n’y a aucune règle à suivre. Je n’éprouve aucune frustration à ce que telle ou telle partie ne relève pas de ma compétence ou de ma volonté. Si vous prenez un groupe comme Nine Inch Nails, il a très peu d’albums sur un grand nombre d’années. Chaque album que Trent mixe doit être très précieux pour lui. Chaque disque lui prend beaucoup de temps, d’émotion, tout ce genre de choses très personnelles… N.I.N., c’est l’intérieur, KMFDM, c’est l’extérieur. KMFDM, c’est un peu l’inverse de N.I.N., c’est une machine à tuer (Sascha entonne « bang ! bang ! bang ! »), nous enchaînons disques, DVD, ça n’arrête pas. C’est un documentaire sur nos vies, ininterrompu. Quant un disque s’avère moyen, ça ne préjuge en rien de ce qui va se produire par la suite. Aucune œuvre n’est jamais finie. Cela n’arrive qu’avec la mort de l’artiste.
Obskure : La politique baigne votre musique, l’actualité, le contexte, vous en parlez beaucoup. Est ce que vous avez déjà vécu une expérience musicale hors du contexte ? Cela peut-il exister ?
Sascha : C’est très… philosophique !... Hum… Cela ne m’est jamais arrivé, ma musique n’est pas abstraite. Cela pourrait m’arriver, peut-être, qui sait ? Dans l’immédiat, KMFDM se tourne vers l’extérieur, et se refuse à regarder à l’intérieur.